Chroniques des sauveteurs

L’attaque

14 décembre 3303

wing-atlantis.fr - cmdr.ptolemeus@gmail.com
CC-BY-NC-SA 

– Papa, c’est quoi un « chaperon » ?

Bien installée dans le canapé, où une famille nombreuse de peluches hétéroclites lui faisaient à peine une petite place, Chloé fronçait les sourcils, les yeux fixés sur un vieux livre en papier qui devait visiblement dater de plusieurs siècles. Derrière elle, une large fenêtre donnait sur une zone pavillonnaire tranquille, au milieu d’un écrin de verdure. Les pelouses et les parterres étaient parfaitement tenus. On devinait au loin les frondaisons d’une forêt. De temps en temps, un véhicule jaune électrique passait sans bruit sur la route qui desservait les habitations.

 

– Je ne sais pas ma chérie… Peut-être une sorte de système de localisation à distance?

Le commandant Jean Perrault, face à l’hologramme tridimensionnel que lui renvoyait le miroir de la salle de bains, vérifiait une dernière fois son uniforme d’apparat. Il lui fallait être impeccable aujourd’hui pour l’inspection. Les financeurs d’Aegis tenaient à voir de leurs propres yeux où passaient les crédits pharaoniques qu’ils versaient à l’organisme de recherche et de défense anti-alien. Il s’agissait de ne pas les décevoir.

Satisfait de sa mise, et confiant quant au déroulement de la journée, l’officier rentra au salon. Chloé, sérieuse et concentrée, tenait toujours ses yeux rivés sur les pages.

– Je ne crois pas. « Un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien »… Je pense à une sorte de combinaison rouge, comme celles que portent certains pilotes… non ?

– Allons-y maintenant, coupa le commandant, ou tu vas être en retard à l’école. Tu poseras la question à ta maîtresse.

 

– Oui, Papa. Je me dépêche. Mlle Pinson nous a promis une surprise aujourd’hui !

Chloé referma avec précaution le vénérable volume, que sa famille possédait depuis de longues générations. Elle le mit soigneusement dans son sac pour le montrer à son institutrice. On disait que les Contes du temps passé avaient été composés par un de ses ancêtres, à une époque quasi préhistorique. Ces histoires avaient beau faire partie de l’héritage de sa famille, elles lui semblaient bien étranges. Elles se passaient dans un monde tellement différent de celui dans lequel elle vivait avec son père.

 

Tous deux montèrent dans un de ces véhicules autonomes qui arpentaient les routes. Le commandant sélectionna sur le tableau de bord l’adresse de leur destination, et la voiture se mit en marche. Après avoir traversé un grand parc arboré, ils s’arrêtèrent devant une allée fleurie qui menait à un bâtiment blanc, l’école Isaac Newton.

La petite fille embrassa rapidement son père sur la joue avant de rejoindre prestement ses camarades qui attendaient l’ouverture des portes. L’officier la regarda s’éloigner en souriant, et enclencha sur le clavier l’étape suivante de son trajet. Au-dessus de sa tête, sous la structure vitrée qui donnait sur le vide, un éclairage artificiel simulait la lumière d’un soleil véritable, et permettait aux résidents fortunés de la station de mener une vie comparable à celle qu’ils auraient vécue sur une planète habitable. En apercevant les étoiles au dehors, Jean sentit son cœur se serrer. Il pensa à son épouse, Cassandra, exploratrice renommée, jamais revenue de sa dernière expédition. Elle avait disparu du côté de Tyros Ridge, dans la région du lointain bras galactique appelé Sagittarius-Carina. Il avait perdu l’espoir de la revoir un jour.

Depuis le quartier tranquille et verdoyant où Perrault demeurait avec sa fille, c’est tout juste si on devinait les immenses structures métalliques qui constituaient l’essentiel de la station de type Orbis dont il avait pour mission d’assurer la sécurité. The Oracle, situé dans le système Pleiades Sector IR-W d1-55, avait été achevé quelques mois auparavant ; cette gigantesque cité, implantée au coeur de la zone infestée par les Thargoïdes, devait constituer un poste avancé stratégique. Sa construction avait englouti des sommes colossales. Il fallait maintenant persuader le représentant de l’Empire, venu tout spécialement des systèmes centraux pour une visite de contrôle, que ces crédits n’avaient pas été dépensés en vain.

 

Au fur et à mesure que la voiture automatique avançait, le charmant faubourg bucolique céda la place à des immeubles d’acier, dont les innombrables fenêtres éclairées faisaient écho aux étoiles du ciel. Le commandant Perrault avait quitté le grand anneau lumineux et s’acheminait vers le monde de métal qui constituait le coeur vivant de la station : les bureaux, les entrepôts, les sièges des organismes publics et privés étaient disposés autour du spatioport, vaste creux au coeur de la base, d’où des myriades de vaisseaux décollaient et atterrissaient sans arrêt, en franchissant une ouverture rectangulaire bleue que les pilotes appelaient « boîte aux lettres ».

 

Le protocole prévoyait que le délégué de l’Empire, le sénateur Robert Saint-Laurent, recevrait les officiers de l’Oracle à bord de son Cutter, le Spirit of Achenar. Perrault prit place dans une navette, avec une dizaine des plus hauts responsables de la base. Ils furent admis dans le splendide navire impérial, qui avait mis en panne à quelques encablures de l’Oracle. On les conduisit sur le pont de commandement.

Perrault fut troublé par le silence qui régnait entre les dignitaires impériaux. Le sénateur, qui avait pris place dans le fauteuil du co-pilote, les accueillit froidement, sans détacher ses yeux de la base, qui s’étalait à travers la verrière. Elle occupait la plus grande partie du ciel, en tournant obstinément autour de son axe.

– Messieurs, je vous remercie d’être venus jusqu’ici. Nous allons assister au résultat de nos efforts.

Perrault ne comprenait pas ce qui se passait. Il se tourna vers ses chefs. S’ils ne manifestaient pas ouvertement leur surprise, ils paraissaient aussi désemparés que lui. Le commandant ne put s’empêcher de nourrir un noir pressentiment. Pourquoi le sénateur avait-il tenu à réunir sur son vaisseau personnel les haut gradés de l’Oracle? Ceux-ci, qu’on n’avait pas invités à s’asseoir, restèrent debout, derrière les sièges occupés par l’équipage. Chacun prévoyait qu’un événement terrible allait survenir, mais nul n’osait parler ou faire un geste.

Ils n’attendirent pas longtemps. Un grand bruit, comme celui de quelque trompette infernale, déchira le silence de l’espace. Perrault songea à ces buccins qui décidèrent jadis de la chute de Jéricho. Toutes les fibres de son corps tressautèrent quand il vit surgir de nulle part plusieurs navires de forme inouïe, qui ressemblaient davantage à des fleurs monstrueuses qu’à des vaisseaux spatiaux. Ils encerclèrent la station et, au moyen de quelque onde de nature inconnue, entreprirent aussitôt de désactiver la base entière.

 

 

Dans un grincement épouvantable, la rotation de l’Oracle s’interrompit. Sur tous les édifices, les lumières clignotèrent et s’éteignirent. La vaste station fut entièrement plongée dans l’obscurité. Un silence insupportable s’abattit sur la cité immobile et paralysée. C’est alors que, dans un fracas assourdissant, les appareils Thargoïdes – car c’était eux, à n’en pas douter – lancèrent la deuxième phase de leur attaque. Des armes étranges, d’une puissance effarante, eurent tôt fait de provoquer des dégâts effroyables. Bientôt, toute la station fut la proie des flammes. Les explosions se succédaient, des pans entiers de la structure se trouvaient volatilisés, éparpillés dans l’espace. Les défenses de la station étaient inopérantes  : rien ni personne ne put faire obstacle au feu nourri lancé par les Aliens. Le typhon dévasta tout sur son passage. Au bout de quelques minutes, dans une cacophonie disharmonieuse, les fleurs sinistres repartirent aussi mystérieusement qu’elles étaient arrivées, laissant un spectacle de désolation, de fer tordu, d’incendies et de détonations en chaîne. Toute l’opération n’avait demandé que quelques minutes.

 

Depuis le pont du Spirit of Achenar, aux côtés de l’équipage du Cutter, les haut gradés de l’Oracle contemplèrent, dans une horreur impuissante, la station dont ils avaient la garde, mise à feu et à sang par des entités xénomorphes.

– Non ! hurla le commandant Perrault.

Sans que personne n’ait eu le temps de le retenir, il se précipita vers le sénateur, et le força à rencontrer son regard. Une certitude terrifiante s’empara du père de Chloé, lorsqu’il considéra les yeux tranquilles de l’ambassadeur impérial.

– Vous le saviez ! Vous aviez prévu l’attaque ! Vous avez sciemment condamné des milliers d’habitants à une mort certaine !

Un voile d’ignorance se déchira dans le cerveau du commandant Jean Perrault : soudain, il comprit que l’agression Thargoïde avait été de longue date préparée par Aegis – voulue peut-être. Un petit groupe de décideurs occultes, qui faisaient désormais la loi dans la galaxie sous couvert de la défendre, avait délibérément laissé périr toute une population de civils innocents. Soudain, la rage fit place à une angoisse bien plus profonde dans le coeur de l’officier.

– Chloé !

– Perrault ! Où allez-vous ?

Avant que son supérieur ait pu l’arrêter, le commandant avait quitté le pont, traversé les coursives, et atteint le hangar. Il prit place dans le chasseur que le Cutter embarquait à son bord. Il s’installa aux commandes, éjecta la légère embarcation, et fila à toute allure vers le grand anneau d’habitation où il avait laissé sa fille. Horrifié, il constata qu’une bonne partie du secteur résidentiel avait cédé lors de l’assaut et s’était évanoui en fumée. Un frisson lui parcourut l’échine. Combien de morts avait pu provoquer l’attentat ? Où était Chloé ? La maison, l’école avaient été emportées lors de l’odieuse attaque. Il ne restait, au lieu des jardins et des pavillons, que le vide et le froid stellaire, et quelques décombres carbonisés qui glissaient dans l’espace.

– C’est impossible, c’est impossible !

Perrault ne voulait pas se résigner à l’évidence de cette destruction, ni à ses funestes conséquences. Il avait perdu déjà sa chère épouse  ! Il ne supporterait pas de vivre sans sa fille.

L’officier constata avec soulagement que quelques systèmes de secours avaient pu se mettre en marche, offrant tout au plus un peu d’oxygène et de gravité aux rescapés de la station sinistrée. C’était une maigre consolation, car il ne pouvait pas s’approcher davantage des vestiges de l’anneau: son vaisseau ne pouvait traverser la barrière électromagnétique qui séparait du vide le reste des bâtiments encore intacts. Perrault décida donc de pénétrer dans l’Oracle par la boîte aux lettres. La manœuvre fut difficile, la tour de contrôle étant hors d’état de donner quelque assistance de vol ; l’entrée était à moitié effondrée, et couverte de surcroît d’une morve alien verte et corrosive.  Enfin Perrault réussit à se frayer un chemin à l’intérieur. Il n’était pas pour autant au bout de ses peines : le ventre accueillant de la station s’était transformé en une fournaise. Il sentit la transpiration couvrir instantanément son visage, son dos, ses bras. Il vit la température du vaisseau grimper en flèche. Les alarmes sonnaient partout. Des effets personnels, des capsules de sauvetage même flottaient au-dessus des zones d’atterrissage.

 

Le pilote zigzagua entre les débris dispersés, et évita de justesse plusieurs explosions. Il réussit finalement à atterrir. Couvert de sueur, il parcourut comme un fou les salles d’embarquement. Une foule de malheureux se pressait autour de lui. Perrault errait au milieu de ce rassemblement disparate d’hommes et de femmes, blessés ou bien portants, mais tous affolés et ahuris. Ces misérables suppliaient les transporteurs de les prendre à leur bord et de les évacuer, en échange des maigres valeurs qu’ils avaient pu emporter dans leur fuite. Ils étaient prêts à donner tout ce qu’il leur restait au premier pilote qui accepterait de les sortir de cet enfer.

– Chloé, bon sang, où es-tu ?

Laissant les victimes en détresse, Perrault tenta de recueillir des informations auprès des autorités débordées.

– Les enfants, où sont les enfants ?

– Je ne sais pas Monsieur, vous ne pouvez pas rester là, vous gênez les secours !

Au milieu du chaos, pourquoi son œil se porta-t-il sur un objet fin, coincé sous un pot de fleurs ? Sans doute parce que la chose était incongrue : une feuille de papier imprimée, au XXXIVe siècle, n’avait rien d’ordinaire. Il s’approcha, il la prit entre ses mains. Il reconnut une page tirée du livre de contes. Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne… Chloé ! Chloé était passée par ici, et lui avait laissé cet indice ! Il courut comme un fou. Il trouva une seconde feuille : il était fort petit, et quand il vint au monde, il n’était guère plus gros que le pouce… Une autre feuille était épinglée sur un tableau de service à l’entrée du hall de départ. Un agent de sécurité tenta de l’arrêter.

– Monsieur, où allez-vous ? Personne ne pénètre sur le spatioport sans avoir payé son passage !

Un instant interloqué, Perrault revint à lui, et sortit sa plaque professionnelle.

– Je suis officier responsable de la station. Laissez-moi passer !

Le commandant se tailla péniblement un chemin un milieu de la cohue, résista aux bousculades, et parvint sur le pad n° 02, cerné par les flammes. Une longue file de passagers attendait d’embarquer à bord d’un immense paquebot, de plus de deux cents mètres de long. Perrault reconnut dans cet oiseau immense un vaisseau de ligne de classe Beluga, luxueuse caravelle habituellement destinée aux lointaines croisières. Celui-ci, peint de blanc et rouge, affichait sur sa coque l’identifiant MEDIC en lettres noires : c’était un vaisseau affrété par le groupe Medicorp, spécialisé dans le sauvetage et l’évacuation. L”officier parvint à se glisser à bord. Les cabines de première classe destinées aux touristes fortunés avaient été remplacées par des habitacles économiques où s’entassaient des masses de réfugiés. Soudain, une voix familière retentit derrière lui.

– Papa !

La petite fille se jeta au cou de son père, qui la prit dans ses bras et la serra longuement contre lui.

– Chloé ! Mais comment es-tu arrivée jusqu’ici ? Ton école…

– C’est la surprise de Mademoiselle Pinson… tu te souviens ? Elle avait décidé de nous emmener visiter les usines du professeur Palin, sur Maïa. Nous sommes partis aussitôt après que tu m’as déposée ce matin. Nous étions déjà sur le spatioport quand il y a eu toutes ces explosions… J’ai eu si peur que tu ne me retrouves pas ! Alors j’ai pensé au Petit Poucet

Perrault, tout en étreignant longuement sa fille, jeta à l’institutrice un regard reconnaissant.

 

 

Au même moment, dans un vrombissement tranquille, le majestueux navire aux armes de Médicorp mit les moteurs en marche, s’éleva lentement au milieu des flammes et des décombres, et parvint à franchir les portes de la station, laissant derrière lui l’Oracle transformé en irrespirable brasier. Le navire médical put se mettre rapidement hors de portée des déflagrations qui continuaient de plus belle. Un peu plus loin, il croisa un Cutter de l’Empire, immobile, moteurs éteints, qui le laissa passer avec indifférence.

 

Crédits Photos  : Frontier Development, Remlok Industry, cmdr Filzar Geynep,  cmdr Aymerix, Wing Atlantis, galnet.fr


un commentaire

  1. GukU
    19 juillet 3304 à 21 h 54 min

    Sympa le texte. Bravo !

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